J’ai retrouvé ce conte que j’avais gardé en mémoire, dans un petit livre ancien qui dégage la délicieuse odeur, délicatement texturée, du vieux papier.

Merlin, Merlot
Mis en français moderne par Gaston Paris
Il y avait jadis un pauvre homme qui nourrissait à grand’peine sa femme et ses deux enfants en allant chaque jour, avec un petit âne qu’il avait, couper des branchages qu’il vendait à la ville. Un jour d’hiver, il faisait si froid qu’il ne put même manier sa serpe et qu’il lui fallut cacher ses mains transies dans son vêtement. Il s’assit alors au pied d’un arbre et se mit à pleurer : « Hélas ! dit-il, que ma vie est dure ! Si Dieu voulait me faire une grâce, c’est la mort qu’il m’enverrait.«
Comme il se lamentait ainsi, il entendit une voix qui l’appelait par son nom. Il regarda de tous côtés et ne vit personne.
« Qui m’appelle ? dit-il en tremblant.

– C’est moi, Merlin1, qui vis dans le bois et qui ai pitié de toi. Je te rendrai riche pour le reste de tes jours, pourvu que tu ne te montres pas ingrat, et que, te souvenant toujours que tu as été pauvre, tu aies pitié des malheureux. Rentre chez toi. Sous le pommier qui est au bout de ton jardon tu trouveras, en creusant la terre, un grand trésor. Fais-en bon usage, et n’oublie pas, chaque année à pareil jour, de revenir ici me parler.«
Le vilain, le coeur plein de joie, rentra chez lui, menant son âne sans l’avoir chargé. Quand sa femme le vit venir ainsi, vous pouvez croire qu’elle ne lui fit pas bon accueil : « Fainéant ! malheureux ! lui dit-elle, de quoi vivrons-nous, tes enfants et moi ?
– Tranquillise-toi, femme. Un peu de patience, et nous n’aurons plus de soucis.«
Et il lui raconta ce qui lui était arrivé. Ils prirent chacun un pic et creusèrent sous le pommier. Bientôt, ils trouvèrent le grand trésor et l’emportèrent dans leur maison.

Ils ne changèrent leur manière de vivre que petit à petit, pour ne pas faire trop parler les gens. Le vilain continua d’abord d’aller au bois tous les jours, puis il n’y alla plus qu’une fois la semaine, puis une ou deux fois par mois, et enfin cessa d’y aller, vendit son âne et vécut en bourgeois. Il acheta des maisons en ville et des champs aux alentours, et bientôt il fut entouré d’amis et de parents qu’il ne s’était jamais connus. Il ne songeait qu’à vivre à son aise et ne se souciait guère des pauvres.
Chaque année, cependant, il ne manquait pas d’aller au bois et de rendre compte à Merlin de ses succès : « Monseigneur2 Merlin, lui disait-il, je suis, grâce à vous, riche et heureux.
– Bien, répondait la voix ; pense à ma recommandation.«
Une fois, il vint au bois et appela son bienfaiteur : « Sire Merlin, j’ai à vous demander une chose. Je voudrais être prévôt de la ville.
– Va ; tu le seras d’ici un mois ; mais n’oublie pas ce que je t’ai dit.«

Au bout d’un mois, en effet, il était nommé prévôt. Il ne fit pas bon usage de son pouvoir : il le mit au service des riches et des puissants, il opprima les petits et les faibles. Il en est souvent ainsi ; celui qui est venu de plus bas est le plus orgueilleux et le plus dur.
Après quelques temps, le jour étant revenu de sa visite au bois, il s’y rendit avec une nombreuse suite à cheval, et, faisant arrêter ses gens à la lisière, il entra dans le bois et vint à sa place habituelle : « Merlin ! dit-il, es-tu là ? J’ai besoin de te parler.
– Qu’y a-t-il ? dit la voix. N’es-tu pas satisfait ?
– Je ne me plains pas pour ce qui me regarde ; mais c’est de mes enfants qu’il s’agit. Mon fils a étudié, il lit dans les livres latins, il a maintenant vingt-cinq ans, et je voudrais qu’il fût évêque de la ville à la place de celui qui vient de mourir. Ma fille est d’âge de se marier ; je voudrais qu’elle épousât le fils du seigneur qui possède le plus grand fief du pays.
– C’est bien, je t’accorde tes deux demandes ; mais pense à toi.«

Il partit sans songer à autre chose qu’aux bonnes fortunes qui allaient encore lui échoir. Bientôt après, on élisait son fils evêque, et le fils du seigneur demandait la main de sa fille. On fit de grandes fêtes pour ces deux événements, et l’orgueil du vilain enrichi ne fit que croître.
Un jour, il dit à sa femme : « C’est demain le jour où, suivant la coutume, je dois aller au bois trouver Merlin ; c’est vraiment une sotte corvée. Je n’ai plus besoin de ce Merlin ; n’est-il pas inutile de me déranger ainsi pour rien ?
– Sire, lui dit sa femme, allez-y encore cette fois, et dites-lui que c’est la dernière, et que vous en avez assez de ces visites.«
Le lendemain, il se leva, mit son plus riche costume et, accompagné de ses gens, se dirigea vers le bois. Il y entra tout seul et cria : « Eh ! Merlot ! Je t’attends. Viens vite, je suis pressé de rentrer chez moi.«
La voix lui répondent de dessus un arbre : « Que me veux-tu ? Ton cheval a failli m’écraser, tant tu t’avances sans précaution.
– Je suis venu prendre congé de toi et te dire que je ne peux vraiment pas me donner la peine de venir si souvent aussi loin de chez moi. Je n’ai plus rien à te demander : adieu !
– Ah ! vilain, tu ne plaignais pas ta peine quand tu venais chaque jour ici avec ton âne charger du bois pour gagner ton pain ! J’ai mal employé mes bienfaits. Tu m’appelais d’abord « monseigneur Merlin », puis tu m’as dit « sire Merlin », puis « Merlin » tout court, et maintenant c’est « Merlot » : tu trouves même au-dessous de toi de me donner mon vrai nom. Tu as été ingrat envers moi et dur envers les autres ; tu ne t’es pas rappelé que tu avais été pauvre, tu as méprisé et maltraité ceux dont tu aurais dû adoucir le sort. Va-t’en : je n’ai plus rien à te dire, mais sache que tu tomberas aussi bas que tu étais monté haut.«

Le vilain ne se troubla guère des menaces de la voix. Il rentra chez lui et dit à sa femme qu’il en avait fini avec ces visites humiliantes. Mais bientôt les malheurs commencèrent à fondre sur lui. Ce fut d’abord sa fille qui mourut, et comme elle ne laissait pas d’enfants, toutes les grandes richesses qu’il lui avait données allèrent à son mari et furent perdues pour lui. Puis son fils l’évêque fut convaincu de mauvaise conduite et d’ignorance et honteusement déposé. Enfin, le prince auquel appartenait la ville y vint pour chercher à rassembler quelque argent à cause d’une guerre qui l’obligeait à de grandes dépenses. On lui dit que le prévôt avait plus d’or et d’argent que tous les banquiers de Cahors3 ; il le fit venir devant lui et lui demanda ce qu’il en était. L’autre dit qu’il ne possédait rien, et le prince, qui savait à quoi s’en tenir, jura, puisqu’il mentait ainsi, qu’il ne lui laisserait rien en effet. Il fit vendre ses maisons et ses terres, saisir ses trésors, et le jeta lui-même en prison, l’accusant de l’avoir trompé dans sa gestion des deniers publics.
Quand il sortit de là, il ne lui restait pas de quoi prendre un seul repas ; ce fut en vain qu’il s’adressa à ceux qui l’avaient entouré et flatté du temps de sa fortune : tous le repoussèrent, et les pauvres gens virent dans sa chute une punition d’en haut. Il fut bien heureux, ayant amassé quelques deniers à force de travail et de privations, de pouvoir de nouveau acheter un âne. Il retourna chaque jour au bois et usa ainsi péniblement sa vie, puni de son ingratitude, de son orgueil et de sa dureté de coeur.

1 Merlin est un personnage d’origine celtique, qui se présente dans les récits du moyen-âge sous deux formes différentes : tantôt c’est un devin et sorcier qui vit parmi les hommes ; tantôt, comme ici, c’est une sorte de silvain qui vit dans les forêts et apparaît de temps en temps.
2 Monseigneur était le titre qu’on donnait aux princes et aux chevaliers ; sire, avec le nom, s’adressait aux bourgeois ; on appelait les gens de peu par leur nom (prénom) tout court, et les gens de rien par un diminutif.
3 La ville de Cahors était le siège de plusieurs grandes maisons de banque, pour la plupart italiennes ; aussi la richesse des « Caorcins » était proverbiale.